Au sujet des lunettes Meta

Je suis embarrassée par un nouvel outil dont l’utilisation se fait de plus en plus fréquente, notamment pour se mettre en scène sur les réseaux sociaux : les lunettes connectées Meta. Je suis embarrassée parce que je ne peux pas juste associer un red flag à cet outil et qu’il ne faut pas l’utiliser, comme beaucoup de choses c’est plus compliqué que ça.

Associées à des marques comme Ray-Ban et Oakley, les lunettes connectées permettent d’avoir des verres solaires ou non, correcteurs ou pas, tout en ayant une caméra intégrée aux deux extrémités de la monture. C’est une caméra discrète, chez Ray-Ban on peut facilement la prendre pour une vis, moins avec le design de la paire signée Kylie Jenner qui vient de sortir.

J’ai pu essayer ces lunettes au nouvel an via un copain vidéaste qui les utilise pour son travail sur YouTube. Peu après, il partait au Japon avec deux camarades et l’un deux portait régulièrement les lunettes afin de filmer des plans en caméra subjective. Pour ce faire, c’est un outil pratique, ça évite de porter un harnais avec smartphone fixé dessus. On filme de cette façon depuis très longtemps sans que ça ne pose de problème, la différence c’est que la caméra est visible. Les lunettes, elles, sont discrètes. Je pratique, entre autres, la photo de rue alors je le répète souvent et le ferai encore ici car il est important de le savoir : en France, il est légal de faire des images des gens dans l’espace public. Si vous vous savez photographié‧es ou filmé‧es, vous pouvez vous y opposer mais la loi ne sera pas de votre côté car la personne derrière l’appareil peut justifier d’un intérêt artistique ou journalistique. Si vous entrez en discussion avec cette dernière et qu’elle se comporte bien, elle devrait comprendre vos arguments et ne pas insister. En revanche, ce qui est potentiellement illégal, c’est la diffusion des images mais il est rare qu’une plainte soit déposée car il faudrait que lesdites images contreviennent à la dignité de la personne représentée. Nous rencontrons donc quelques créateurs de contenu (je genre au masculin car beaucoup d’hommes sont impliqués) qui se mettent en scène avec des lunettes connectées en parlant à des gens qui refusent parfois d’être filmé‧es. Il arrive que leurs visages soient floutés, ce qui revient au même que pour un reportage pour la télé. Et alors qui s’en plaint ? Personne.

Ce qui est gênant tient plutôt dans l’aspect éthique et philosophique. N’importe qui peut chausser des lunettes connectées, faire ce qu’il veut avec une légitimité variable. Plus besoin d’être artiste, photographe, vidéaste ou journaliste, les lunettes coûtent 300 euros et tout le monde peut les acheter avec quelques économies. Des hommes vont alors faire comme d’habitude, y aller avec le culot et cette confiance en eux-mêmes qui ne s’étiole jamais. Ils filmeront des scènes interdites, c’est une garantie. Mais les lunettes, bien que commercialisées par Meta (elles auraient pu être créées et commercialisées par d’autres, n’ayez aucune inquiétude, et elles le seront aussi à terme), ne sont qu’un outil facilitateur de la misogynie et des -phobies ambiantes. Nous savons très bien que les premières victimes seront les femmes, les enfants et toutes les personnes issues des minorités.

D’autres problèmes se posent. Les lunettes connectées promettent la reconnaissance faciale. N’importe qui peut identifier qui que ce soit dans la rue mais n’est-ce pas juste un moyen plus rapide et discret de le faire ? Vous pouvez très bien photographier quelqu’un avec un appareil ou un smartphone et lancer une recherche sur son activité en ligne, c’est tellement facile. De plus, les villes sont toutes équipées de caméras de surveillance, vous êtes filmé‧es à votre insu dès que vous mettez un pied dehors. On devrait plutôt se questionner sur le voyage que font les images obtenues. Des questions de confidentialité se posent, il y a des sujets sensibles au travail, à vrai dire dans beaucoup de milieux, et des gens portent leurs lunettes en allant aux toilettes ou dans des moments d’intimité, des cas ont déjà été rapportés. Au Kenya, des prestataires travaillant pour Meta voient tout ce qui est filmé.

Alors, vraie technologie ou bêtise humaine ? Les deux, capitaine. Une fois encore, et mon dieu qu’il est pénible de toujours répéter les mêmes choses, ce sont les mauvais comportements qui empiètent sur la liberté des autres. Je vous dirais bien d’éduquer vos fils mais bon, combien de générations ça va encore prendre ?

Une autre piste de réflexion : les lunettes connectées ne seront jamais interdites et si elle disparaissent un jour de la circulation, ce sera pour un problème économique. Alors peut-on considérer faisable qu’elles émettent un bruit chaque fois que la caméra est en route, à l’instar de l’obturateur de l’appareil photo des smartphones au Japon ?

Photo d’illustration : Irina Starchenbaum dans Leto de Kirill Serebrennikov (2018)

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