Peut-on publier des photos de son enfant sur Internet ?

S’il y a bien un sujet qui cristallise Internet, en particulier les réseaux sociaux, qui m’a fait avoir un point de vue tranché pendant longtemps et pour lequel je mets désormais de l’eau dans mon vin, c’est la publication en ligne de photos d’enfants. Je réfléchis à cet article depuis des mois et voici ce que j’en pense sous divers prismes non négligeables : je suis photographe, je n’ai pas d’enfant moi-même mais j’en photographie, et j’utilise et contribue à Internet depuis 2002. Mon but avec cet article n’est pas de juger la pratique ni l’opinion de quiconque mais d’exposer des faits et de la nuance. Soyez d’accord ou non avec ce qui va suivre mais ayez conscience des choses. Ça sonne un peu comme une menace mais je vous assure que mes intentions sont pures.

Pour commencer, s’il y a un élément qui ne fait pas (et ne devrait vraiment pas faire) débat, c’est que l’enfant (ou la personne mineure) est un‧e être humain digne de considération au même titre qu’un‧e adulte. Ce n’est pas encore un‧e citoyen‧ne au sens civique du terme mais c’est un‧e citoyen‧ne en devenir, l’avenir et le miroir de notre société et, pour le dire plus crûment, ces enfants, les vôtres, vos neveux et nièces, les enfants de vos voisins et ceux que vous ne connaissez pas encore, s’assureront que vos vieux jours se passent sous les meilleurs auspices (auspices… hospice… vous l’avez ? Hum). Pensez-y la prochaine fois que vous buffez (ça veut dire souffler, c’est du patois vendéen, je suis bien intégrée) dans un train à côté d’un carré famille, je vous jure que le col du fémur arrive plus vite que vous ne l’imaginez.

Que dit la loi ?

À propos de la protection de l’enfant, la loi du 19 février 2024 dit ceci :

  • Les parents doivent veiller au respect de la vie privée de leur enfant, y compris son droit à l’image. Ils associent l’enfant à l’exercice de son droit à l’image, selon son âge et son degré de maturité.
  • En cas de désaccord entre les parents, le juge aux affaires familiales peut interdire à un parent de diffuser toute image de son enfant sans l’autorisation de l’autre parent.
  • Lorsque la diffusion de l’image de l’enfant par ses parents porte gravement atteinte à sa dignité ou à son intégrité morale, une délégation partielle forcée de l’autorité parentale est créée.

Selon l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique, 53 % des parents français ont déjà partagé du contenu sur leurs enfants sur les réseaux sociaux. La CNIL (Commission nationale informatique et libertés) déconseille de poster des photos et des vidéos de ses enfants sur les réseaux sociaux, a fortiori sur des profils publics. Cette recommandation sert à limiter les risques.

De quels risques parle-t-on ?

Premièrement, si le consentement d’une personne mineure n’est pas recueilli avant de publier des images la concernant sur Internet, celle-ci peut se retourner contre ses parents (ou les adultes incriminés) et les traduire en justice si lesdites images lui ont causé un préjudice. Par ailleurs, ça vaut pour tout le monde. Diffuser des photos et des vidéos de quelqu’un ne doit jamais contrevenir à sa dignité. Or, quand on est parent et qu’on souhaite partager des images de son enfant, on peut vite s’emballer et manquer d’objectivité, il est facile de perdre pied.

Ensuite, ce qui est publié sur Internet ne disparaît jamais. Oui, Internet est un gouffre, un trou noir, mais parfois le monde est petit, même si on estime le nombre de photos en ligne à plusieurs milliers de milliards. Vous pouvez supprimer votre photo si ça vous chante, sachez que la mémoire d’Internet est vive.

Enfin, une photo peut être détournée à des fins malveillantes. Elle peut très bien être utilisée pour du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement, une affreuse gangrène. Et puis aujourd’hui, l’intelligence artificielle générative permet de déshabiller n’importe qui sur n’importe quelle image, alors pourquoi pas les enfants ? Selon ce rapport de la Fondation pour l’Enfance, 50 % des images ou des vidéos d’enfants échangées sur des forums pédocriminels ont été initialement publiées par leurs parents via les réseaux sociaux.

Voilà, maintenant j'ai peur

Je suis désolée mais il fallait que je vous partage ces informations. Ceci étant dit, on peut commencer à se détendre. Enfin pas tout de suite, j’ai une autre statistique pour vous. Chaque année, 160.000 enfants sont victimes d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle. L’inceste, comme chacun sait, a lieu au sein de la famille. À l’instar des femmes victimes de violences sexuelles, la majorité des agressions a lieu dans son propre environnement, perpétrées par une personne qui gravite dans ce même environnement.

Alors ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser la pédocriminalité en ligne, non, ça veut dire que, statistiquement, l’enfant est en danger partout. Il est du devoir des parents (et des adultes en général) de protéger les enfants mais les parents ne sont pas omniscients. Et donc je vais entrer dans le vif du sujet, c’était l’intro la plus longue et la plus flippante du monde, déso.

Je poste ou je ne poste pas ?

Eh bien ça, c’est vous qui voyez. Pour vous éclairer, je vais vous expliquer comment je vois les choses.

Je peux me tromper, surtout au vu des statistiques mortifères que je viens de vous balancer, mais il y a une logique que je veux pouvoir suivre. Comme je vous le disais au début de cet article, les enfants sont des êtres humains qui ont le droit d’exister purement et simplement dans notre société qui n’est pourtant pas construite pour eux. En tout cas en France. J’en discutais avec mes ami‧es irlandais il y a peu, un tas de trucs que nous faisons semblent aberrants à leurs yeux. Par exemple, en Irlande les gosses traînent dans les pubs avec leurs parents, ça ne fait pas débat, ils sont inclus. À ce titre, mon ami Cian a dit : “Les enfants sont notre avenir.” Et ça, ce doit être indiscutable. La place des enfants est-elle strictement partout ? Vous avez votre propre jauge. D’une certaine manière, je comprends les parents qui veulent se retrouver occasionnellement entre adultes, notamment lors de soirées ou de fêtes exceptionnelles. L’art est de savoir doser et de ne pas considérer l’enfant comme un parasite capable de gâcher une réunion.

À partir de ce postulat, doit-on forcément effacer les enfants d’Internet ? Doit-on ne considérer que les risques ? Les enfants étaient harcelé‧es à l’école et victimes de violences sexuelles avant l’apparition d’Internet et on peut aussi considérer qu’Internet est un facilitateur.

Je suis photographe et je suis amenée à photographier des enfants. Pour continuer à photographier des enfants, je dois pouvoir montrer les enfants que j’ai déjà photographié‧es aux parents qui aimeraient se faire une idée de mon travail. Il est fini le temps où on se promenait avec un portfolio sous le bras, aujourd’hui tout est en ligne. On choisit son ou sa photographe via les réseaux sociaux ou son site s’il est bien référencé (le mien est assez mal référencé). Comment je procède ?

Avant chaque séance, je fais signer un contrat aux modèles sur lequel est stipulée une clause de droit à l’image. Je demande toujours aux parents s’ils acceptent ou non que leurs enfants apparaissent sur mes réseaux sociaux et sur mon site et j’adapte mon discours en fonction des sensibilités. Par exemple, lors de ma dernière séance famille, les parents ont choisi de garder certaines images privées et m’ont autorisée à diffuser celles que vous pouvez trouver en ligne. Il est important pour moi de pouvoir montrer mon travail mais il est aussi important que mes modèles se sentent en confiance en n’étant pas dépossédés de leurs droits. Je sais que c’est quelque chose qui peut faire débat chez les photographes. Tout est affaire de communication, je place le curseur de ma jauge entre parents flippés et parents trop à l’aise, le juste milieu.

Dans ma pratique photographique plus large, notamment en photo de rue, j’ai tendance à m’auto-censurer en ce qui concerne les enfants et je ne sais toujours pas quelle est la bonne façon de faire. C’est tout le paradoxe de cette discipline, je ne demande pas le consentement des personnes que je photographie dans la rue mais je fais attention à leur dignité. Mes intentions sont toujours bonnes, respectueuses et politiques, mais ce n’est pas écrit sur mon front, même si on se méfie moins des femmes que des hommes photographes (il faut dire que la majorité des agresseurs sont des hommes, parlons français).

Les bonnes pratiques

Sur vos propres réseaux sociaux, vous ne souhaitez pas poster des photos de vos enfants ? Je ne vous juge pas. Au contraire, vous souhaitez en poster ? Je ne vous juge pas non plus. En revanche, je vais vous donner quelques bonnes pratiques :

  • Faites attention aux informations que l’on peut distinguer avec une simple photo : localisation, habitudes, horaires, etc. Personne ne doit comprendre où vous habitez et où se trouve votre enfant à un instant T (ça vaut pour les adultes aussi).
  • Faites attention à la façon dont votre enfant apparaît : posture, tenue, etc. Ne postez pas de photo de votre enfant nu‧e ou en maillot de bain.
  • Triez votre audience et assurez-vous de poster vos photos et vidéos sur un compte privé (ou avec l’option amis proches sur Instagram par exemple). Si vous voulez poster en public, soyez vigilant‧es sur tout le reste.
  • Si vous ne voulez pas poster de photo de votre enfant mais que vous vous dites qu’un emoji sur sa tête fait l’affaire, je vous arrête tout de suite, avec l’intelligence artificielle l’emoji n’est qu’une forme de pansement sur une jambe de bois.
  • Intéressez-vous et intéressez votre enfant à l’éducation aux médias.
  • Ne faites pas de votre enfant une poule aux œufs d’or. Ne capitalisez pas sur leur image pour créer du contenu sur Internet et en faire un‧e influenceur‧se junior.
  • Protégez votre enfant mais ne vous flagellez pas. Vous ne pourrez jamais tout contrôler.

Conclusion

En tant que photographe, j’aime nourrir ma pratique et mon esprit de travaux d’autres photographes et artistes, je dois pouvoir m’inspirer et connaître ce qui existe. Photographier dans un but artistique ou documentaire ne devrait pas empêcher les enfants de participer.

Sur un remblai britannique, une petite fille et un petit garçon mangent une glace qui a fondu sur leur main. La petite fille tient son doudou dans sa main disponible, regarde vers l'objectif, et le petit garçon a le nez en l'air.
The Last Resort, Martin Parr, 1986
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